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Il ne faut pas s’y tromper : le résultat du 25 mai était bien d’abord l’expression de l’exaspération des électeurs à l’égard des politiques menées en Europe ainsi que du rejet de l’attitude des partis de gouvernement sur ce terrain. Pour espérer reconquérir l’électorat populaire, la gauche française doit d’urgence démontrer (enfin) sa capacité à changer le cap des politiques européennes. Contrairement à ce qu’on pense souvent, cet objectif n’est pas hors de portée.

1. Les Français ont désavoué la politique européenne du PS et de l’UMP

Les socialistes français n’ont absolument pas profité d’un « effet Martin Schultz » et de la perspective, pourtant crédible, d’une majorité relative pour les sociaux-démocrates au Parlement européen avec dans la foulée la désignation d’un socialiste comme président de la Commission européenne. Il faut dire que la campagne anti austérité menée par le PS à l’occasion des élections européennes a paru totalement surréaliste aux électeurs de gauche (le site Rue 89 l’avait relevé avec humour) qui subissent depuis 2012 une politique économique particulièrement restrictive, encore aggravée récemment par le « Pacte de responsabilité », au nom d’une orthodoxie présentée non pas comme une contrainte imposée de l’extérieur mais comme un choix volontaire, conforme aux intérêts du pays. Dans ces conditions, la capacité des socialistes à réorienter la construction européenne est apparue à juste titre comme peu crédible et les électeurs de gauche sont restés chez eux. Quant à l’UMP, si elle n’a pas réussi à capitaliser sur la vague bleue des municipales pour contenir la poussée de Marine Le Pen, c’est pour une bonne part parce qu’elle partage l’intégrisme austéritaire d’Angela Merkel qui, depuis quatre ans, conduit imperturbablement l’Europe dans le mur en l’empêchant de sortir véritablement de la crise.

Pour espérer regagner la confiance des Français, la gauche de gouvernement doit donc d’abord démontrer sa capacité à changer la donne européenne. Or, pour l’instant, elle reste tétanisée face au rouleau compresseur merkelien. Pourtant cette impuissance supposée repose sur une analyse erronée des rapports de force.

2. La position d’Angela Merkel est moins forte qu’on ne le croit

Tout d’abord le succès de l’extrême droite en France représente un traumatisme de première grandeur, non seulement pour les démocrates de l’hexagone, mais également pour nos voisins : compte tenu de l’histoire de l’Allemagne, aucun dirigeant politique d’outre Rhin ne peut se permettre d’être considéré comme responsable du retour du fascisme en Europe et de l’effondrement de la construction européenne. Paradoxalement, le résultat du 25 mai renforce donc plutôt dans l’immédiat la position des dirigeants français vis-à-vis de la classe politique et de l’opinion publique allemande. De plus parce qu’Angela Merkel et Wolfgang Schaüble sont restés en poste, on sous-estime en France l’ampleur du changement intervenu lors des dernières élections allemandes : la droite a perdu la majorité au Bundestag que la gauche domine désormais même si cela ne se traduit pas au niveau de la coalition gouvernementale. Le SPD, en pleine déschröderisation, est très critique vis-à-vis de la politique européenne d’Angela Merkel, contrairement au FDP ultralibéral et de plus en plus eurosceptique, qui était auparavant le junior partner de la CDU. Ce changement du rapport de force a d’ailleurs été confirmé lors des élections européennes avec un net recul du parti de la chancelière : le SPD, les Verts et Die Linke ont recueilli 45,4 % des voix, 7 points de plus que la CDU-CSU et les Libéraux. Même si on agrège à la droite les 7 % de voix conquises par le nouveau parti antieuro, Alternative für Deutschland, les deux blocs font jeu égal. Les Allemands, alertés de longue date par des personnalités de renom comme le philosophe Jürgen Habermas, le sociologue Ulrich Beck, ou encore les anciens dirigeants politiques Helmut Schmidt ou Joschka Fischer, sont plus conscients qu’on ne le croit des dégâts causés à la construction européenne et à l’image de l’Allemagne par l’intransigeance de la chancelière.

Par ailleurs Matteo Renzi, le nouveau Premier ministre italien qui présidera l’Union pour six mois à partir de juillet prochain, a remporté haut la main les élections européennes avec plus de 40 % des voix. Le soir même il proposait un grand plan de relance en Europe. « Qu’en pensera Merkel ? », lui a alors demandé le journaliste qui l’interrogeait. « Je suis absolument convaincu que, dans toutes les institutions européennes, tout le monde sait maintenant qu’il faut changer de politique », lui a-t-il répondu. Autrement dit, si le gouvernement français se décide enfin à élever la voix, il disposerait de l’autre côté des Alpes d’un allié dont la position est désormais solide.

3. La France n’est pas l’« homme malade de l’Europe »

Mais ce qui paralyse surtout nos dirigeants pour engager (enfin) la confrontation avec la politique suicidaire qu’impose Angela Merkel à l’Europe, c’est une appréciation excessivement négative de l’état de l’économie française. La tendance à l’autoflagellation fait partie de longue date des principaux travers nationaux mais il est plus que jamais de bon ton aujourd’hui de se couvrir la tête de cendres avant de faire allégeance à l’orthodoxie merkelienne qui donne de si bons résultats outre Rhin. Or cela ne correspond pas à la réalité.

Tout d’abord les performances de l’économie allemande n’ont rien d’extraordinaire. Fin 2013, le PIB allemand excédait de 3 points sa valeur de 2008. A la même date, le PIB américain dépassait de 6 points celui de 2008 : autrement dit, les Américains se sont deux fois mieux sortis de la crise que nos voisins Allemands. L’Allemagne fait évidemment mieux que les autres pays de la zone euro, mais si on l’admire tant aujourd’hui en Europe c’est surtout, comme on dit, parce qu’au pays des aveugles, les borgnes sont rois… Par ailleurs, ces dernières années la situation du marché du travail est incontestablement meilleure outre Rhin qu’en France, mais si on prend un peu de recul, la France a créé depuis 1991 3,5 millions d’emplois supplémentaires, 15 % de plus, quand l’Allemagne n’en a toujours aujourd’hui que 3,2 millions de plus, une hausse de 8 % seulement. Si malgré cela, l’Allemagne a nettement moins de chômeurs c’est parce que notre voisin est déjà en pleine implosion démographique et que les Allemands sont moins productifs que nous, notamment parce qu’ils travaillent moins longtemps : un Allemand qui occupe un emploi produit chaque année 14 % de richesses de moins que son homologue Français…

Mais surtout la crise de la zone euro est due fondamentalement à un double déséquilibre : les excès des pays aujourd’hui en crise qui se sont mis à consommer beaucoup plus qu’ils ne produisaient et à se surendetter – de façon essentiellement privée – pour ce faire ; mais aussi les excès concomitants d’une Allemagne qui avait beaucoup trop bridé sa demande intérieure dans les années 2000. Avant la crise, l’économie française avait été quasiment la seule en Europe à ne tomber dans aucun de ces deux travers. De plus dans la crise, la stabilité de la demande intérieure française a permis d’éviter que la zone euro ne s’effondre au moment où celle des pays en crise chutait brutalement sous l’impact des politiques d’austérité excessives exigées par Angela Merkel. Et c’est la principale raison pour laquelle les comptes extérieurs du pays se sont dégradés ces derniers temps et que les marges des entreprises se sont réduites. Autrement dit : c’est parce que nous avons sauvé la zone euro que nous rencontrons aujourd’hui des difficultés supplémentaires. Nous n’avons donc pas vraiment à en rougir et pour se redresser l’économie française aurait en fait surtout besoin que les autres cessent enfin d’appuyer tous ensemble sur le frein comme le veut Angela Merkel.

Bref, si la gauche française veut espérer reconquérir l’électorat populaire, elle doit impérativement sortir d’urgence de sa soumission à l’ordre européen merkelien. Et, contrairement à ce qu’elle croit, elle en a à la fois la légitimité et les moyens.

Guillaume Duval

Tag(s) : #Europe
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